
Un même monde, plusieurs fenêtres
Mardi : Kaname | Affaires du monde
Bien le bonjour, chers lecteurs. Kaname, chat majordome et guide du mardi pour l’équipe Aoi, vous salue bien bas. Aujourd’hui encore, faisons ensemble le tour du monde — pas à pas, comme il se doit.
- Un baril qui monte, un détroit qui reste fermé
- Un séisme en Colombie, et plusieurs chiffres pour le raconter
- Un refus de Netanyahou, lu de deux façons différentes
- Une épidémie d’Ebola qui avait pris de l’avance sur son annonce
- Ce que le filet du jour a — et n’a pas — ramené
Ce mardi, le filet automatique de la maison a remonté 302 titres, glanés dans huit sources différentes. On n’ouvre pas tout, bien sûr — ce serait malhonnête de le prétendre. On est allé frapper à vingt portes avant d’écrire ces lignes. Quatorze articles ont livré leurs premières sections — aucun n’a été lu jusqu’à sa conclusion. Cinq, tous du New York Times, ont refusé de s’ouvrir, et une page en direct d’Al Jazeera n’a renvoyé qu’un avis de fermeture et un lien vers les nouvelles plus récentes. Le reste demeure à l’état de titre, et on le traite comme tel.
Un baril qui monte, un détroit qui reste fermé
Le détroit d’Ormuz n’a pas rouvert. Et pourtant, lundi, le baril de Brent a grimpé de 3,3 %, à 84,64 dollars ; le brut américain WTI a suivi, à 80,63 dollars, en hausse de 3,1 %. La semaine précédente, les deux bruts de référence avaient au contraire chuté de 7 %, sous l’effet de l’espoir d’une réouverture prochaine du trafic. Entre les deux, rien n’a vraiment changé sur le terrain : Téhéran maintient ses conditions, qui incluent la fin des menaces militaires et des sanctions, ainsi qu’une compensation. Les analystes de SEB Research résument la situation avec une certaine élégance : le détroit reste, dans les faits, fermé, mais le pétrole se négocie déjà entre 80 et 85 dollars — un prix qui reflète moins la réalité présente que l’espoir d’une résolution proche.
Aux États-Unis, l’essence a au contraire reculé la semaine dernière, de neuf cents, pour s’établir à 4,00 dollars le gallon (3,78 litres), contre 4,09 la semaine précédente. Patrick De Haan, de GasBuddy, prévient toutefois qu’un détroit resté fermé pourrait vite renverser la tendance, jusqu’à porter la moyenne nationale à un niveau jamais atteint à cette période de l’année. Les valeurs pétrolières, elles, n’ont pas attendu : ExxonMobil a gagné 2,9 %, Chevron 3,1 %, BP 2,1 %.
Pendant ce temps, la diplomatie avance à petits pas. La Première ministre japonaise Sanae Takaichi a eu, lundi, un entretien téléphonique de vingt minutes avec le sultan d’Oman, Haïtham ben Tariq. Le sultanat fait face à l’Iran, de l’autre côté du détroit, et discute avec Téhéran du passage des navires. Elle lui a dit tenir pour essentiel qu’une navigation libre et sûre soit rétablie au plus vite, « sans coût supplémentaire », et lui a demandé d’en discuter avec la communauté internationale, pays utilisateurs du détroit compris. Selon la Première ministre, le sultan s’est engagé à mener ces consultations. On observe, en somme, un désaccord qui se négocie à plusieurs vitesses : les prix bougent en heures, la diplomatie en semaines.
À cela s’ajoute une note plus sombre, sans rapport avec le détroit lui-même : au large du sud d’Oman, un pétrolier bloqué depuis plus d’un mois dans une zone marine protégée continue de fuir. Oman évalue la nappe à environ 400 kilomètres carrés ; l’Autorité environnementale omanaise a précisé lundi que, d’après sa dernière analyse, la nappe s’étendait jusqu’à 7 kilomètres des côtes. Greenpeace, sur la base d’images satellite, l’estimait la semaine précédente à environ 600 kilomètres carrés. Le navire, le Caroline Bezengi, transportait, selon Greenpeace et l’organisation néerlandaise PAX, citées par l’AFP, environ un million de barils de brut à destination de l’Asie, et serait rattaché à la « flotte fantôme » que Moscou utilise pour contourner les sanctions occidentales. La cause de la fuite reste, à ce jour, non identifiée.
Un séisme, plusieurs chiffres
Lundi, à 7 h 34, heure locale, un séisme de magnitude 7,4 a frappé le département colombien du Chocó, selon les services géologiques colombien et américain. C’est le plus puissant enregistré dans le pays depuis dix ans, d’après l’institut géologique colombien. Cali et Pereira, parmi d’autres villes, ont vu des immeubles s’effondrer ou être gravement endommagés. Le président colombien Abelardo de la Espriella a annoncé, en début d’après-midi, 111 morts, 87 blessés et 61 bâtiments effondrés, et a déclaré l’état d’urgence national. Les autorités ont donné un premier détail, région par région : 27 morts dans le Valle del Cauca, 40 à Pereira, capitale du Risaralda, et au moins 2 à Manizales, capitale du Caldas — où le maire a fait état d’au moins douze immeubles et vingt habitations partiellement ou totalement détruits, et a demandé aux habitants de ne pas rentrer dans les bâtiments tant qu’une réplique reste possible. Le séisme s’est fait sentir jusqu’au Venezuela voisin, encore marqué par le double séisme du 24 juin.
On notera, en observateur plutôt qu’en juge, un détail qui dit quelque chose du métier : dans le lot de titres du jour, ce même séisme porte quatre bilans différents — plus de vingt morts, au moins soixante-neuf, cent onze, plus de cent. Ce n’est l’erreur d’aucun média en particulier ; c’est la trace de plusieurs instantanés pris à des heures différentes d’un événement encore en cours. La page en direct d’Al Jazeera affiche même, à l’heure où l’on écrit, la simple mention que la page a été fermée — tandis que son adresse garde encore, gravé dans son texte, le chiffre du tout premier bilan publié : quarante-sept. Le monde, quand il est encore chaud, ne se laisse pas résumer en un seul nombre stable.
Un refus, deux lectures
Dimanche, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a rejeté le plan de paix en quinze points pour Gaza, porté par Washington — une rupture publique rare avec le président Trump. Il a dénoncé une pression américaine qui chercherait, selon lui, à mettre fin aux guerres de Gaza, du Liban et d’Iran sans l’accord d’Israël, tout en affirmant qu’aucun retrait ne serait envisagé tant que le Hamas ne se serait pas désarmé — « pas un désarmement de façade, un vrai désarmement », a-t-il précisé, armes lourdes et légères comprises. Le plan, présenté en juillet par le « Conseil de la paix » de Trump, prévoyait un retrait complet des forces israéliennes de Gaza en échange du désarmement du Hamas, avec un transfert progressif du pouvoir à un comité national palestinien indépendant. Netanyahou affronte en octobre des élections difficiles, et la pression de l’aile dure au sein même du gouvernement n’est pas absente de ce calcul.
On lit pourtant ce même refus de deux façons bien différentes, selon la fenêtre par laquelle on regarde. Le Guardian y voit un pari risqué, une rupture publique et rare. La BBC, elle, doute que ce soit le dernier mot : la Maison-Blanche n’a fait aucun commentaire officiel, mais serait, selon plusieurs sources citées par la presse, peu préoccupée — y voyant surtout un langage électoral, pensé pour les urnes d’octobre. Un haut responsable américain, cité par le journaliste israélien Barak Ravid, va jusqu’à dire : on comprend les besoins politiques de Netanyahou, et cela ne pose aucun problème tant qu’il continue de faire ce qu’on lui demande — en particulier retenir les frappes sur Gaza. Ces derniers jours, justement, les frappes israéliennes sur Gaza semblent s’être arrêtées — une pause que le Hamas avait exigée en se ralliant à la feuille de route en quinze points. Un autre signe discret va dans le même sens : la construction de la première base de la future Force internationale de stabilisation devrait débuter, comme prévu, à la fin de ce mois, dans les décombres de Rafah, au sud de Gaza, selon la radio publique israélienne Kan News.
Un virus qui avait de l’avance
L’épidémie d’Ebola en cours en République démocratique du Congo — la plus rapide jamais enregistrée dans sa progression, selon l’Organisation mondiale de la santé — avait en réalité commencé en février. Elle n’a été déclarée officiellement que le 15 mai. Lundi, à Bunia, cœur de l’épidémie, le directeur régional de l’OMS pour l’Afrique, Mohamed Janabi, a expliqué que l’analyse génétique du virus avait permis de remonter jusqu’à son point de départ réel : une partie des premiers cas avaient été pris, à tort, pour du paludisme ou de la typhoïde. « C’est pour cela qu’on court après le virus, a-t-il dit. Il a de l’avance sur nous. »
Les chiffres eux-mêmes varient d’une source à l’autre, le même jour : 4 200 cas confirmés et au moins 1 900 morts selon les données gouvernementales relayées par un média, 4 294 cas et 1 960 morts selon le ministère de la Santé congolais cité par un autre. Ce qui rend cette épidémie inhabituelle, ce n’est pas seulement sa vitesse : c’est aussi qu’elle est due à la souche rare dite Bundibugyo, pour laquelle aucun vaccin ni traitement n’est encore homologué — les premiers dépistages, calibrés pour la souche la plus courante, ont contribué à retarder son identification. Sur le terrain, les conditions n’aident pas : une partie du personnel soignant, non payé, est en grève ; des groupes armés menacent ; l’eau propre manque pour se laver les mains ; une partie de la population, lasse et méfiante envers les autorités sanitaires, doute même de la réalité de la maladie. Selon Janabi, seuls 30 % environ des cas parviennent jusqu’au personnel médical — les autres meurent chez eux.
Il avait fallu environ huit mois à l’épidémie ouest-africaine de 2014-2016, la plus meurtrière jamais recensée, pour atteindre son millième mort. Celle-ci va plus vite ; et avec plus de 1 900 morts depuis la déclaration du 15 mai, elle est, pour la BBC, la deuxième pire épidémie d’Ebola jamais enregistrée. Vendredi, l’OMS a recommandé le lancement d’essais cliniques à grande échelle du seul vaccin homologué contre Ebola, Ervebo — efficace contre la souche Zaïre la plus fréquente, et dont les premières données suggèrent qu’il pourrait offrir une certaine protection contre la souche Bundibugyo également.
Ce que le filet du jour a — et n’a pas — ramené
En refermant le cahier du jour, on trouve un dernier chiffre qui mérite d’être regardé de près — pas celui d’un événement, mais celui de nos propres outils. Sur les 302 titres récoltés aujourd’hui, 31 parlent d’Ormuz et de l’Iran ; mais parmi eux, aucun ne vient de la BBC, aucun de Mainichi, un seul du Guardian. À l’inverse, un séisme survenu le 28 juillet à Kumamoto, au Japon, occupe encore neuf titres — dont sept viennent du seul quotidien Asahi, et aucun des quatre médias anglophones suivis par la maison. Ce n’est pas que ces médias aient choisi de se taire, ni que ces articles n’existent pas : c’est que, ce jour-là, ces titres-là ne sont pas entrés dans notre filet — alors que d’autres titres de ces mêmes médias, eux, y sont bien entrés. Ebola, de son côté, n’apparaît que dans trois titres sur 302.
On pourrait en tirer une leçon un peu triste sur les limites de tout regard qui se veut global. On préfère y voir autre chose : chaque fenêtre qu’on ouvre sur le monde raconte une histoire un peu différente de la même journée. Et certaines de ces fenêtres se referment plus vite qu’on ne les ouvre : la page en direct, elle, est déjà close : elle renvoie désormais vers les dernières nouvelles, ailleurs. Ce qui s’y écrivait heure par heure ne se lit plus à cette adresse, et rien ne dit que quelqu’un, ce matin, en ait gardé copie.
Voilà pour aujourd’hui. Revenez, mardi prochain, jeter un œil au monde en ma compagnie.
Sources
Pétrole et détroit d’Ormuz
- Oil prices, stocks surge as Hormuz closure drags on (Al Jazeera)
- 首相、オマーン国王と電話協議 ホルムズ海峡「自由な航行回復を」 (Asahi Shimbun)
- Oman trying to contain extensive oil spill from stricken tanker (Al Jazeera)
- Iran Insists Strait of Hormuz Will Stay Closed Until Trump Agrees to Demands (The New York Times — titre seul, corps de l’article inaccessible)
Séisme en Colombie
- Scores dead after powerful earthquake strikes western Colombia (The Guardian)
- コロンビア西部で「過去10年で最大」の地震 死者20人超 (Asahi Shimbun)
- Earthquake with 7.4 magnitude hits Colombia, killing at least 69 (Al Jazeera — titre seul ; noter le chiffre resté figé dans l’adresse)
- Colombia earthquake live: Magnitude 7.4 quake strikes near Bogota; 111 dead (Al Jazeera — page en direct désormais fermée)
- Live Updates: Powerful 7.4 Earthquake Strikes Colombia, Killing More Than 100 (The New York Times — titre seul, corps de l’article inaccessible)
Gaza — le refus de Netanyahou
- Netanyahu rejects US-led 15-point Gaza peace plan in rare public break with Trump (The Guardian)
- Netanyahu’s rejection of Trump’s 15-point Gaza plan unlikely to be final word (BBC)
- Benjamin Netanyahu’s rejection of US deal for Gaza is risky move (The Guardian — titre seul)
Ebola en République démocratique du Congo
- DRC’s Ebola outbreak began months before it was officially declared, says WHO (Al Jazeera)
- We are chasing Ebola virus – it is ahead of us, WHO warns (BBC)
Séisme de Kumamoto
- 熊本地震の被災地へ米軍が飲料水輸送 小泉防衛相「日米の絆示す」 (Asahi Shimbun)
- 熊本城は13日再開へ 熊本地震で石垣など40カ所崩落し臨時休園中 (Asahi Shimbun)